
Notre ligne de conduite, le concept ASIR
AS, ASI ou ASIR ?
Derrière ces acronymes se cachent des visions radicalement différentes de la décarbonation des mobilités
Dr Patrick Oliva, Président de l’association OrbiMob’
Conceptualisée en Allemagne au début des années 1990 dans le domaine des transports, sous le triptyque « vermeiden, verlagern, verbessern », cette approche méthodologique s’est imposée dans la culture mondiale du développement durable sous sa forme anglaise ASI – Avoid, Shift, Improve.
Elle vise à proposer aux consommateurs un cadre rationnel de transformation de leurs mobilités quotidiennes :
1. Avoid (éviter) : la personne choisit de limiter voire supprimer certains types de déplacements motorisés, ou d’éviter certains modes de transport (la voiture thermique, l’avion, …).
2. Shift (pratiquer le report modal) : si le déplacement est nécessaire, le voyageur privilégie des modes de transports plus durables (train plutôt qu’avion, vélo ou véhicule électrique
léger plutôt que voiture thermique, marche plutôt que bus…) et la multimodalité
3. Improve (améliorer) : le consommateur augmente l’efficacité d'utilisation du bien ou du service existant (choisir un véhicule personnel moins énergivore et moins émissif, pratiquer l’éco-conduite, recourir au co-voiturage…)
L’objectif de ce triptyque est bien évidemment de rendre les pratiques de déplacement plus vertueuses au regard des questions environnementales (CO2, pollution atmosphérique...). Les trois leviers du changement sont considérés comme hiérarchisés selon leur impact environnemental décroissant : Avoid > Shift > Improve.
Aujourd’hui, le concept ASI fait florès dans les débats internationaux sur le développement
durable, s’étendant au-delà du seul consommateur pour s’appliquer également aux producteurs et législateurs :
• Avoid : réduire aussi drastiquement que possible toutes les activités générant des externalités négatives.
• Shift : réorienter vers des activités plus vertueuses écologiquement.
• Improve : minimiser les externalités négatives intrinsèques des produits et services.
Le concept, clair, simple, et fondé sur un indéniable bon sens, n’en présente pas moins 2 limites majeures dans le cadre de la lutte contre le changement climatique, c’est à dire la décarbonation atmosphérique.
1/ L’oubli d’une 4e dimension : REPAIR.
La démarche ASI fait l’impasse sur un pilier essentiel : la réduction active du stock de CO2 déjà présent dans l’atmosphère et dont la durée de vie est longue. Or, vouloir simplement réduire les émissions présentes et futures – ce que nous ne parvenons d’ailleurs toujours pas à faire significativement – sans chercher (même si cela a un coût) à baisser la concentration actuelle excessive déjà atteinte,
revient à repousser dans un avenir lointain l’espoir de réussir à contrarier vraiment la dynamique de changement climatique.
Il est donc indispensable d’ajouter une 4ecomposante, en particulier pour le secteur des mobilités dont les scientifiques savent bien que la décarbonation absolue est aujourd’hui du domaine du rêve :
Repair - réparer, c’est-à-dire résorber par des moyens biologiques, physiques ou chimiques le déséquilibre de la concentration atmosphérique de CO2 liée aux multiples décennies antérieures d’émissions incontrôlées. Cela renvoie aux approches du CCUS (Carbon Capture, Use and Sequestration, en français Captation, Utilisation et Séquestration du CO2)
C’est pourquoi le concept à promouvoir n’est plus seulement ASI, mais ASIR, (Avoid, Shift, Improve, Repair) !
2/ Une réduction appauvrissante du modèle dans les débats internationaux.
Pire encore peut-être, la démarche ASI est souvent réduite par beaucoup à sa forme atrophiée Avoid & Shift, présentée comme étant moins chère et ayant une efficacité déjà significative. Ce fut encore le cas dans les discussions de Bakou lors de la COP 29 en
Non seulement cette version A&S néglige la composante Repair, malgré l’accent mis sur le CCUS dans les dernières études du GIEC, mais elle écarte aussi toute la démarche de progrès technique indispensable que recouvre la facette Improve.
Limiter volontairement la panoplie des armes que nous nous donnons dans la lutte contre la surconcentration de GES dans l’atmosphère doit nous alerter.
Sommes-nous prêts à renoncer à une stratégie équilibrée et ambitieuse - c’est l’objectif d’ASIR - qui permettrait de concilier
• la liberté fondamentale des personnes à se déplacer, où qu’elles habitent (cf. article 13 de la
Déclaration Universelle des droits de l’Homme),
• et la nécessité de développer des outils logistiques - résilients et durables - essentiels
au développement mondial (cf. les 17 Objectifs de Développement Durables) ?
Faut-il au contraire privilégier, pour les années qui viennent, une approche essentiellement
focalisée sur la réduction des mobilités motorisées individuelles et de la logistique routière ?
C’est la position de certains mouvements de pensée influents et très présents dans les réflexions internationales qui prônent :
• la réduction drastique des déplacements motorisés (route et air) de personnes et de biens,
• la restriction de l’usage de la voiture individuelle au profit de modes collectifs de transport, de préférence sur rail
• ou encore le rejet de certains modes de transport jugés trop polluants dans leur définition actuelle (comme l’avion).
Le moment est critique.
1/ En mettant l’accent exclusivement sur Avoid- Shift, les défenseurs de cette démarche « simplifiée » ferment les yeux sur son efficacité limitée.
L’immense majorité de la population mondiale aspire légitimement en effet à davantage de mobilité – pour accéder au travail, aux soins médicaux, à l’éducation pour tous (notamment les filles), pour optimiser les activités agricoles et faciliter le développement
économique…
De plus les possibilités de report modal (par exemple passer de la route au rail) sont souvent très limitées, voire inapplicables dans de nombreux territoires, pour des raisons économiques et d’infrastructure.
L’inéquité territoriale dans l’offre multimodale actuelle rend en effet l’approche Shift très
inégalitaire (relativement aisée pour les populations métropolitaines elle est souvent quasi impossible en milieu rural). S’entêter pour plusieurs années dans cette voie idéologique de la contrainte modale revient à se priver du bénéfice des actions Improve et Repair pourtant porteuses, par nature, d’innovations, d’emplois nouveaux, de bienfaits économiques et
humains, ainsi que d’une accélération indispensable de l’amélioration environnementale.
2/ Il est urgent que les communautés économique, scientifique (au-delà du GIEC) et politique,
s’emparent du sujet. Seule une démarche ASIR ambitieuse est à même de réconcilier les objectifs de décarbonation de l’Accord de Paris avec les 17 ODD signés la même année 2015 par la communauté mondiale.
Oui il faut décarboner. Et vite.
Mais, dans un monde de forte croissance démographique et d’aspiration légitime des
populations à vivre dignement, cela doit se faire par un redéploiement innovant des mobilités, sans les atrophier. Cela passe donc par une coordination cohérente et immédiate des 4 leviers : Avoid – Shift – Improve - Repair.
3/ La COP 30 à Belem : une opportunité décisive.
Saisissons l’opportunité de la COP 30 à Belem pour inciter collectivement et individuellement les pays à prendre des mesures ambitieuses, tant dans leurs plans nationaux que dans le cadre d’initiatives internationales, en matière de Improve-Repair :
• Improve : électrification frugale des mobilités routières, ferroviaires, fluviales et aériennes ;
diversification énergétique (électro-carburants, bio combustibles) ; automatisation et
cybersécurité ; intermodalité effective et déploiement du MaaS ; navigation maritime
hybride…
• Repair : reforestation et gestion adaptée des filières bois ; amélioration de la captation
carbone par les sols ; captation atmosphérique ou marine; transformation chimique du CO2;
séquestration durable…
Le champ des innovations est immense. Et son coût est bien inférieur à celui d’un dérèglement climatique non maîtrisé, sans parler de celui du chaos humain qui résulterait d’une politique de contraintes inacceptablement rigides sur les libertés individuelles et le développement économique.
Alors action !
